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Salima Souakri : « Les sportives algériennes ont fait leurs preuves depuis des décennies »

Salima Souakri… Un nom qui retentit dans le monde du judo. A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’ancienne championne algérienne a accordé à Taja Sport une interview exclusive. Celle qui est devenue, entre 2020 et 2021, Secrétaire d’Etat chargée du Sport d’élite en Algérie, évoque la situation du sport féminin dans son pays, en insistant sur les initiatives entreprises pour le développer, aussi bien en Algérie qu’à l’international.
Salima Souakri
Salima Souakri

Pour de nombreux experts, le sport féminin en Algérie a beaucoup de potentiel, et pourtant, le pays souffre encore du regard stéréotypé que porte la société envers celles qui le pratiquent. Comment évaluez-vous cette situation aujourd’hui ?

Il est vrai que l’Algérie regorge de talents sportifs féminins et que d’importants efforts ont été fournis pour faire avancer le pays en la matière. Ceci n’est cependant pas suffisant. Le nombre de femmes qui pratiquent le sport est considérablement inférieur à celui de la gent masculine, surtout dans les régions défavorisées, où traditions et mentalités conservatrices en font une problématique taboue.
D’autre part, les responsables des différentes associations sportives préfèrent souvent concentrer leurs efforts et leurs budgets sur le rayonnement des équipes masculines. Ceci sans compter le rôle des médias et des sociétés de parrainage, qui ne se joue pas en faveur du développement de la pratique sportive féminine.
Je ne peux néanmoins omettre de saluer l’activité de quelques associations, aussi peu nombreuses soient-elles, qui, malgré tout, soutiennent les femmes dans la concrétisation de leur passion, même lorsqu’il s’agit de sports dits « masculins », comme le karaté, la boxe, les sports de combat ou encore le football.

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En tant qu’ancienne Secrétaire d’Etat chargé du sport d’élite en Algérie, que pensez-vous de la féminisation des postes à responsabilité dans le domaine sportif en Algérie ?

Je prône la féminisation des postes décisionnels dans les institutions sportives. Malheureusement, le nombre de femmes à la tête de celles-ci est peu élevé dans notre pays. Ceci est dû à la discrimination dont elles souffrent énormément, même si elles ont réussi à s’imposer sur le terrain depuis plusieurs décennies. L’Algérie compte bon nombre de championnes internationales et olympiques. Pourquoi ne pas miser sur ces réussites dans les postes de décision ? Il est important de savoir que le gouvernement algérien œuvre dans ce sens. Dans le même ordre d’idées, je ne peux m’empêcher de mentionner la loi du 23 juillet 2013, relative à l’organisation et au développement des activités physiques et sportives. Dans ce texte, l’article 162, qui traite de l’essor du sport féminin, élabore le système des quotas, qui ouvre la voie au dépôt des candidatures féminines pour les postes administratifs dans les institutions sportives, telles que les fédérations, le Comité olympique et les clubs. Cependant, ces lois demeurent généralement ignorées et non appliquées par les organisations et fédérations sportives puisque nous ne trouvons presque pas de femmes dans leurs conseils d’administration.

C’est dans ce sens, qu’en ma qualité de Secrétaire d’Etat, poste que j’occupais jusqu’en 2021, j’ai lancé la première édition d’une formation dédiée à préparer des femmes cadres administratives et techniques dans le domaine du sport. Le projet a pu voir le jour grâce à la bourse que j’y ai consacrée et que j’avais reçue du Comité International Olympique, pour avoir remporté le Prix du concours « Femmes et Sport 2020 ».

J’ai donc mis cette subvention au service du lancement de ce projet, qui s’inscrit dans le cadre des efforts visant à encourager la participation des femmes dans le secteur sportif. Baptisé « Tin Hinan », la reine des Touaregs, cette initiative a pour but d’essayer de pallier le manque de cadres féminins dans le domaine du sport en Algérie, en général, et dans les zones rurales, en particulier.

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Nous avons, pour cela, ciblé d’anciennes sportives, sans diplômes et sans activité professionnelle dans le domaine. Les formations ont été organisées, en collaboration avec l’Ecole Nationale Supérieure en Sciences et Technologie du Sport d’Alger, en 2021, avec la participation de plus de 100 femmes issues de toutes les Wilayas algériennes.

L’enjeu a été majeur : je rappelle que dans de nombreuses régions, les familles refusent d’inscrire leurs filles dans des structures en raison du manque d’encadrement féminin.

Les médias constituent un levier important pour la promotion du sport auprès des femmes et la mise en valeur de leurs réalisations sportives. Est-ce le cas en Algérie ?

Je suis convaincue de l’importance du rôle des médias dans la promotion du sport féminin et la mise en valeur de ses bienfaits. Malheureusement, les médias algériens et internationaux n’accomplissent pas assez leur mission.

L’accent est surtout mis sur la pratique masculine au détriment du sport féminin, sous prétexte que le public s’y intéresse davantage. A mon avis, cela est dépourvu de tout fondement puisque le mérite en matière de sport demeure le même, quel que soit le genre de son auteur.

Je ne comprends pas pourquoi nous continuons de faire face à une telle discrimination dans les médias de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les droits des femmes doivent être mis en avant pour permettre aux jeunes filles de réaliser leurs rêves, d’intégrer l’arène sportive et de devenir championnes à leur tour.

A propos de championnes, comment évaluez-vous la participation, au fil de l’histoire, des athlètes féminines algériennes aux Jeux Olympiques ?

Je suis personnellement satisfaite de la participation des femmes algériennes aux Jeux olympiques. D’autant plus que lorsque j’y ai moi-même pris part, pour la première fois, en 1992, nous n’étions que trois femmes. Mais, Dieu soit loué, nous avons fait beaucoup de progrès dans ce domaine. C’est très important puisque le sport est le meilleur moyen d’intégration sociale, de coexistence et de promotion de l’égalité des chances.

La première athlète féminine algérienne à remporter une médaille olympique est Hassiba Boulmerka, qui a décroché l’or aux Jeux Olympiques de Barcelone, en 1992. L’Algérie s’est ainsi vu attribuer sa première médaille olympique grâce à une athlète femme.

Des années durant, les athlètes féminines algériennes ont participé de manière active aux Jeux Olympiques. Il n’est pas sans rappeler la présence massive des femmes algériennes lors des JO Tokyo. Avec la seule participation de Houda Chaabi, nous avons figuré, pour la première fois aux compétitions de tir. Plus encore, les deux boxeuses, Roumaysa Boualam et Imane Khelif, se sont distinguées lors de cet événement sportif de grande ampleur.

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Quid des Jeux Paralympiques de Tokyo ?

Notre participation aux derniers Jeux Paralympiques a été très honorable et nos championnes ont rapporté de nombreuses médailles. L’Algérie y doit sa première médaille d’or à la championne de judo, Cherine Abdellaoui. Nos para-athlètes ont remporté de nombreuses autres médailles. Ce sont des femmes courageuses qui ont lutté dans leur vie pour en arriver là. Le sport les a aidées à s’imposer dans la société, grâce à leurs multiples accomplissements.

Aujourd’hui, elles sont considérées comme les ambassadrices du sport féminin algérien, parce qu’elles ont redonné espoir à de nombreuses femmes en situation de handicap. Au vu de ce phénomène, les clubs sportifs ne manqueront pas d’accorder une importance particulière aux personnes en situation de handicap, surtout lorsque celles-ci sont des femmes.

Lorsqu’on parle d’inégalité entre les sports masculins et féminins, cela comprend, entre autres, les distinctions faites en matière de rémunération. Les médias algériens ont récemment rapporté les différences de salaires détectées entre l’équipe féminine de football et l’équipe masculine. Comment faire pour surpasser ces disparités ?

En effet, il existe une différence de traitement en matière de rémunération entre les femmes et les hommes, et ce dans tous les secteurs. Il ne s’agit pas non plus d’une « particularité » algérienne, mais d’un mal qui touche la planète entière.
Je trouve cela particulièrement absurde. L’effort fourni par les femmes est le même que celui fourni par les hommes. Pour le football, à mon avis, les sponsors devraient davantage s’intéresser au football féminin pour favoriser son développement. Notre pays compte un nombre marquant de joueuses à l’avenir prometteur et il est impératif de les encourager à poursuivre leurs activités.

Salima Souakri : « Les sportives algériennes ont fait leurs preuves depuis des décennies »

Vous avez été championne d’Algérie de judo pendant plusieurs années. Vous avez également remporté de nombreux titres continentaux et avez récemment occupé un poste au sein du gouvernement. Quels sont vos projets actuels dans le secteur du sport ?

Je suis actuellement membre du bureau exécutif de la Fédération Internationale de Judo. Je suis fière d’occuper ce poste, d’autant plus que je suis la seule femme arabe et africaine.
Mon objectif est de promouvoir la pratique du sport féminin en général et du judo en particulier, tant en Algérie qu’à l’international. Je suis heureuse que la Fédération ait réussi à assurer la parité en nombre d’athlètes féminins et masculins à Tokyo.

Nous avons également veillé à ce que des équipes mixtes soient formées, ce qui a permis de favoriser la participation des athlètes femmes aux JO de Tokyo. Dans mon pays, je continue à travailler comme consultante pour la Fédération Algérienne du Judo, tout en poursuivant ma mission de développement de ce sport qui s’adresse aussi aux femmes.

Depuis près de vingt ans, aucune compétition continentale de judo n’a été organisée en Algérie. Au mois de mai 2022, changement de la donne : une telle manifestation sera tenue avant les Jeux Méditerranéens, qui se dérouleront à Oran, en juin.

Je suis également membre de la commission d’égalité, au sein de la Fédération internationale de judo et nous travaillons sur un programme visant à promouvoir la pratique du judo féminin à l’échelle internationale.

Salima Souakri : « Les sportives algériennes ont fait leurs preuves depuis des décennies »

A l’occasion de la Journée internationale de la femme du 8 mars, que souhaitez-vous pour la région du Moyen-Orient d’Afrique du Nord en matière de sport féminin ?

J’espère que nous continuerons à développer le sport féminin et à obtenir suffisamment de soutien pour ce faire. La discrimination n’a plus lieu d’être. Le sport est un moyen d’atteindre l’égalité des chances dans nos sociétés. Je souhaite beaucoup de succès à nos championnes et leur conseille d’avoir pleinement confiance en leurs capacités. Après l’effort, la victoire… le moment venu…

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